19.12.07

LES VISITEURS DU SOIR


Un groupe de pierre avec un coeur. Un groupe de pierre de deux personnes avec un seul coeur pour les deux. Qui bat. Ils s'embrassent dans un baiser pour l'éternité et on entend leur coeur battre à travers leur corps de pierre. Jules Berry, génial démon presque sympathique dans sa méchanceté tant son charme est grand, les fouette en hurlant : "il bat ! il bat ! il bat !" Marie Déa et Alain Cuny sont figés pour toujours dans l'action de s'embrasser. L'amour d'un saltimbanque et d'une baronne a triomphé de tout et ils s'embrassent devant tout le monde pour l'éternité. C'est la fin.
Je suis assis dans la chaise berçante de ma mère, devant le poste de télévision. Je n'ai pas touché à mon gâteau renversé aux ananas, mon verre de Quick est resté sur le bord de la table inentamé. (...). Monsieur Migneault est allé se coucher au bout de cinq minutes après le début du film en marmmonant : "Encore une maudite niaiserie française!" et je lui en suis reconnaissant. Il est bientôt une heure du matin. Le "O Canada", comme une insulte à l'intelligence, déplie ses flonflons pendant que bat l'Union Jack. (...). Je ne serai plus jamais le même. Un film tourné pendant la guerre dans des conditions et avec un sous-texte que je ne comprendrai que beaucoup plus tard vient de transformer ma vie. La poésie de Prévert, les chansons autant que les dialogues du film, m'ont transporté dans un monde dont je ne soupçonnais même pas l'existence; le visage d'Arletty a fait chavirer mon coeur, la voix d'Alain Cuny a vibré en moi comme une lumière. Elle, qu'il apelle sa soeur mais qui est sa maîtresse, a découvert le cynisme; lui, l'amour. Marcel Carné est allé brasser dans mon âme, avec ce texte, avec ces acteurs, avec ces images, les émotions, les doutes, les questionnements qui feront que je voudrai être écrivain.

Extrait - Les vues animées. Michel Tremblay, écrivain québécois. Leméac éditeur, 1995.

A Montréal, dans les années 1950, le cinéma ne s'appelait pas cinéma. On disait plutôt les "vues animées".

Michel Tremblay raconte les films qui ont marqué son enfance et son adolescence. Films Québécois, français, américains... Il nous parle de son amour pour le cinéma et son impact sur son imaginaire. Une lecture que je conseille à tous les amoureux de cinéma!

Aucun commentaire: